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Futur : faut-il enseigner infinitif + terminaisons de « avoir » ou raisonner en marques de temps et de personne ?

Ah ce futur ! Il pose vraiment question, même dans le second degré. J’en avais déjà parlé ici, en lien avec mon affichage de conjugaison avec les régularités, qui suit les recommandations Eduscol. Mais j’ai décidé de faire un article spécial futur, car j’ai vu passer un post intéressant sur instagram, que je me permets de reprendre car non, je ne vais pas le contredire tout à fait.

Source : L’atelier de l’orthophoniste.

L’orthophoniste ne donne pas une mauvaise règle, elle donne une astuce (et c’est écrit dans son article), mais qui ne poursuit pas exactement le même objectif didactique que l’approche que l’on nous préconise d’enseigner sur Éduscol ou dans les travaux de recherche de Patrice Gourdet. Je développe ce que fait l’orthophoniste, parce que plus jeune, j’avais appris le futur comme ça. Son raisonnement est :

avoir au présent :
j’ai – tu as – il a – nous avons – vous avez – ils ont

donc :

je lirai – tu liras – il lira – nous lirons – vous lirez – ils liront.

Et effectivement, pédagogiquement, c’est séduisant. L’élève n’a quasiment rien de nouveau à mémoriser. Mais il y a un point important : elle présente -ai, -as, -a, -ons, -ez, -ont comme les terminaisons du futur. C’est là que l’analyse proposée par Éduscol est différente.

Pour Éduscol, dans une forme au futur, tout cela ne marque pas le futur. Prenons nous chanterons.

Dans l’analyse préconisée par Éduscol, on cherche à faire comprendre à l’élève qu’il y a plusieurs informations dans le mot :

chant + er + ons
= radical + marque du futur + marque de personne

Éduscol l’explicite très clairement : au futur, la marque temporelle est le son [R], qui possède trois réalisations écrites -r-, -er-, -ir. Et -ons est une marque de personne. C’est fondamental pour comprendre le changement de perspective. Pourquoi Éduscol préfère-t-il cela ?

Parce qu’on ne cherche plus prioritairement à apprendre un tableau par temps comme nous autrefois, mais à faire comprendre aux élèves le système qui se cache derrière les tableaux. Et c’est précisément la thèse de Patrice Gourdet (je vous mets les sources plus bas). La morphologie verbale est analysée selon trois composantes :

radical – marque de tempsmarque de personne.

Les auteurs proposent même de travailler séparément les marques de personne (en premier) et les marques de temps, puis de faire comprendre aux élèves comment elles se recomposent. Autrement dit, on passe de :  Aujourd’hui j’apprends les terminaisons du présent, demain celles de l’imparfait, ensuite celles du futur à Qu’est-ce qui, dans un verbe, indique quand cela se passe ? Qu’est-ce qui indique qui fait l’action ? Qu’est-ce qui porte le sens du verbe ?

Revenons à mon exemple avec NOUS : 

nous chantons (présent)
nous chantions (imparfait)
nous chanterons (futur)

Dans les trois cas, l’élève retrouve -ons. Le reste sont finalement des marques sonores indiquant le temps. Donc pourquoi lui faire apprendre 

présent → -ons
imparfait → -ions
futur → -erons, -rons 

comme trois « terminaisons » indépendantes ?

Éduscol lui fait plutôt découvrir :

chant + ons
chant + i + ons
chant + er + ons

Le -ons ne change pas parce qu’il indique nous. Ce qui apparaît ou change avant lui renseigne sur le temps. L’objectif est de dégager les grandes régularités de ces marques de personne, quel que soit le temps simple employé. Elle recommande d’ailleurs de travailler ensemble des verbes au présent, à l’imparfait et au futur pour faire apparaître ces invariants. On enseigne donc des régularités, comme le préconise d’ailleurs l’orthophoniste, à tous les temps, et surtout on comprend comment fonctionne la conjugaison. Pour mes élèves, il y avait une dimension un peu magique, une fois qu’ils avaient compris, car tout devenait facile ! Evidemment, sauf pour les verbes irréguliers très fréquents, mais ceux-là, on les apprend, puisque le reste se fait « tout seul », comme me disaient mes élèves. Mais n’oublions pas que le cerveau mémorise mieux ce qu’il comprend. On découvre le secret de la conjugaison et on la comprend !

Enfin, ce n’est pas tout à fait exact. Le cerveau ne fonctionne pas selon une règle simple du genre : si je comprends, je mémorise et si je ne comprends pas, je ne mémorise pas. On peut parfaitement mémoriser quelque chose sans le comprendre :les tables de multiplication en donnent un exemple évident. En revanche, la compréhension donne des possibilités de reconstruction quand le souvenir exact manque. C’est là que cela devient très intéressant pour un élève faible.

Prenons un élève qui a oublié comment écrire nous chanterons. Avec une mémorisation pure des terminaisons du futur, il doit retrouver dans sa mémoire -ai, -as, -a, -ons, -ez, -ont. S’il ne retrouve plus la série, il est bloqué. Avec une représentation structurée, il peut raisonner :

sujet = nous → la fin est probablement -ons

temps = futur → je dois retrouver la marque du futur

verbe = chanter → forme régulière.

Il dispose donc de plusieurs voies de récupération.

C’est exactement l’intérêt des régularités que cherche à faire construire Éduscol : ne pas traiter chaque forme verbale comme un mot isolé à mémoriser.

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Mais oui, l’approche Eduscol semble plus compliquée, car plus technique. Si la question est uniquement Comment faire pour que demain mes élèves sachent écrire je lirai, tu liras, etc ?, l’astuce de l’orthophoniste est probablement plus économique cognitivement. Tu connais avoir ? Prends –ai, -as, -a, -ons, -ez, -ont et mets-les à la fin. C’est efficace, c’est normal, c’est dans le cadre de son travail. Mais Éduscol poursuit un objectif différent : construire un savoir généralisable. Car plus simple à retenir immédiatement ne signifie pas nécessairement plus structurant pour apprendre le système verbal.

La fiche institutionnelle dit d’ailleurs elle-même que les activités d’analyse de la langue sont complexes et nécessitent un étayage de l’enseignant. Elle ne prétend donc pas que la démarche soit spontanément plus facile. En revanche, une fois le système installé, la charge d’apprentissage peut diminuer parce que l’élève dispose de régularités transversales.

Par exemple :

NOUS → -ons
VOUS → -ez
ILS/ELLES → -nt

Ce sont des informations que l’élève peut retrouver dans plusieurs temps, au lieu de réapprendre des séries entières. Éduscol qualifie explicitement -ons, -ez et -nt de marques régulières liées aux personnes.

Pour les temps, c’est pareil : 

FUTUR →  -r-  ou  -er-   

IMPARFAIT →   -ai-  ou -i-

Source : document Eduscol

n

Bref, revenons à notre post Instagram qui dit : « Quand tu sais conjuguer avoir au présent, tu sais aussi conjuguer tous les verbes au futur. » Comme astuce mnémotechnique, très bien. Comme explication linguistique du futur, c’est insuffisant. Parce que dans :

nous lirons

le -ons n’est pas fondamentalement intéressant parce qu’on le trouve dansle verbe avoir : nous avons.

Il est surtout intéressant parce qu’on le retrouve dans :

nous chantons
nous chant-i-ons
nous chant-er-ons

C’est la marque de la personne NOUS.

Et c’est exactement ce que veut faire comprendre Éduscol. La marque terminale indique le lien syntaxique entre le sujet et le verbe, la marque précédente apporte l’information temporelle. Et tout cela, on l’étudie avec els grilles de décomposition de Patrice Gourdet. 

Eduscol, EDL, marques de personnes

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Et sur ce point, je pense que l’approche Gourdet / Éduscol est souvent mal interprétée (expérience en constellation) : elle ne demande pas nécessairement aux élèves de réciter la théorie radical + marque de temps + marque de personne. Elle demande surtout qu’on leur fasse observer la conjugaison comme un système de régularités, au lieu de leur faire mémoriser une succession de tableaux indépendants.

Le lien avec les terminaisons du verbe avoir est donc utilisable comme aide à la mémorisation, mais elle ne devrait pas devenir le modèle explicatif de la conjugaison. Donc il n’y a pas d’un côté l’une qui a raison et l’une qui a tort. En réalité, on ne se place pas au même niveau. L’orthophoniste propose un procédé mnémotechnique et Éduscol + Gourdet proposent un modèle de compréhension morphologiqueRADICAL + MARQUE DU TEMPS + MARQUE DE PERSONNE. 

Extrait de Grammaire du Français, guide Eduscol

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Et en tant qu’enseignant qui suit les modèles Eduscol basés sur les chercheurs comme Patrice Gourdet, je ne construirai pas l’enseignement du futur sur une astuce, je suivrai les recommandations Eduscol mais pourquoi pas, je garderais l’astuce de l’orthophoniste comme moyen mnémotechnique secondaire. Car, je le rappelle, plus simple à retenir immédiatement ne signifie pas nécessairement plus structurant pour apprendre le système verbal. C’est précisément ce changement de perspective que portent Gourdet et les ressources Éduscol. Et surtout, c’est exactement l’enjeu formulé dans les ressources Eduscol : la décomposition en trois éléments permet des comparaisons soit sur les marques de personne, soit sur les marques de temps, afin de dégager les régularités.

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COMMENT ENSEIGNER LA CONJUGAISON SI ON SUIT LES DOCUMENTS EDUSCOL ET SI ON VEUT AIDER LES ELEVES EN DIFFICULTE ?

Image générée par l’IA à partir de ma démarche ci-dessous pour gagner du temps. d’ailleurs, ce n’est pas parfait, on le voit dans l’étape 5 au niveau des couleurs …

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Vous allez voir qu’on pourrait tout à fait suivre les recommandations Eduscol et  garder l’astuce de l’orthophoniste. 

1. Partir d’une régularité très accessible
NOUS → souvent -ons,  VOUS → -ez, ILS -ELLES → -nt.

2. Beaucoup de comparaisons visuelles avec les marques de personnes (avec les grilles de décomposition de Patrice Gourdet)

nous chantons
nous chant-i-ons
nous chant-er-ons

3. Puis la marque du temps, une fois les marques de personnes suffisamment stabilisées.

4. Pour les verbes irréguliers très fréquents au programme, mémorisation explicite du radical particulier.

faire → fer-
venir → viendr-
voir → verr-

5. Et éventuellement une astuce mnémotechnique comme filet de sécurité.

« Si tu hésites sur je ferai / tu feras / il fera, tu peux aussi penser à j’ai / tu as / il a. »

Là, l’astuce est très utile : elle vient renforcer un système compris, elle ne le remplace pas. Et ce n’est d’ailleurs pas incompatible avec Éduscol. La ressource précise qu’en parallèle du travail de compréhension, il est indispensable d’outiller les élèves avec un mémo de conjugaison et de leur apprendre à l’utiliser. Autrement dit : compréhension des régularités et outils de mémorisation. C’est probablement la solution la plus importante à retenir, pour moi : pour les élèves les plus fragiles, je ne simplifierais pas en supprimant la compréhension, je simplifierais la manière de faire accéder à cette compréhension. Parce que nous chantons / nous chantions / nous chanterons est finalement assez simple à comprendre …

Je précise que je n’ai rien inventé, je me suis appuyée sur les sources citées en fin d’article.

i

Et pour retrouver tout cela en cas de trou de mémoire, il y avait donc, dans ma classe, l’affichage des régularités : marques de personnes (=régularités) et marques de temps que j’ai fait apparaître depuis (cette photo est plus ancienne)

y

Sources :

-Éduscol — Gestion orthographique des marques de personne du verbe conjugué

-Éduscol — Reconnaître le verbe, son fonctionnement et sa morphologie

-Gourdet & Laborde, Enseigner la morphologie du verbe autrement. Comment dissocier et travailler marques de personne et de temps ?, Le français aujourd’hui, 2017

-Chantier de morphologie verbale sur les formes de l’imparfait

-Grammaire du Français, guide Eduscol

t

Reste le passé simple. C’est un temps tellement peu utilisé à l’oral que je me demande si dans ce cas, il ne faut pas mettre la conjugaison de verbes de base en entier (chanter, finir, devoir, venir, avoir) et dire « partir, ça se conjugue sur le même modèle que finir« , par analogie … 

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Sylvie Hanot, PEMF et conseillère pédagogique,

Cafipemf généraliste et LVE

 

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