Pourquoi ne pas exposer les élèves à des phrases incorrectes en orthographe

Je vois de magnifiques fiches sur les réseaux où on demande à l’élève de corriger les erreurs d’orthographe non pas de son propre texte, mais de phrases écrites dans cet objectif, afin de mener une réflexion orthographique et de le faire progresser.

L’objectif est noble, d’autant que les fiches sont ultra jolies et hop, tout le monde adhère, PE débutants comme expérimentés. C’est ce que j’explique à mes PE stagiaires : toujours avoir un oeil critique (c’est joli mais 1) est-ce au programme ? 2) est-ce que mes élèves vont apprendre quelque chose ?) ET une bonne connaissance de la recherche.

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Que dit la recherche dans ce domaine ?

1) L’exposition aux erreurs peut entraîner un effet de contamination orthographique.

Les élèves, surtout en cycle 2 – début cycle 3, mémorisent la forme visuelle des mots. Voir des mots mal orthographiés augmente le risque :

-de fossiliser des erreurs,

-de créer des confusions orthographiques,

-ou de faire hésiter l’élève face à la forme correcte.

Source : Brissaud, C. & Cogis, D. (2014). Comment les enfants écrivent-ils les mots ? Hatier.
Les auteures montrent que la mémoire visuelle orthographique est fragile et facilement perturbée par des formes erronées.

Source institutionnelle : Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale (CSEN), rapport 2018 : “Apprendre à lire”
Le rapport déconseille de présenter aux élèves des formes incorrectes car cela « perturbe la consolidation de la représentation orthographique correcte des mots ».

2) Le cerveau des élèves retient plus facilement la forme visuelle que la correction verbale

L’élève peut lire la mauvaise forme plusieurs fois pour chercher l’erreur, ce qui :

-renforce la trace mentale de l’erreur,

-surcharge la mémoire de travail,

-détourne l’attention du modèle correct.

Source : Bosman, A. & Van Orden, G. (1997). « Why spelling is more difficult than reading. » Learning and Instruction.
L’exposition à des mots mal orthographiés gêne la construction des représentations orthographiques stables.

Source : Dehaene, S. (2011). Les neurones de la lecture.
Le cerveau enregistre très vite les configurations visuelles des mots, même fausses.

3) Les activités fondées sur des erreurs nécessitent des compétences métalinguistiques élevées

Les élèves doivent se relire, inhiber la forme incorrecte, comparer correct / incorrect, reconstruire la bonne orthographe. Ces compétences n’apparaissent pas avant la fin du cycle 3.

Source : Grégoire, J. (2013). L’évaluation des compétences en orthographe, De Boeck.
La détection d’erreurs exige une maîtrise forte du code écrit.

Source institutionnelle : Eduscol, « Étude de la langue : principes didactiques » (MEN)
L’enseignement doit reposer sur des « modèles corrects et explicites ».
Les activités de type “repérage d’erreurs” doivent être « limitées et réservées à un niveau avancé ».

4) Le CSEN déconseille l’approche par les erreurs pour les élèves fragiles

Dans plusieurs documents sur la lecture et l’écriture, le CSEN précise que les élèves faibles « retiennent mieux l’erreur que la correction ».

Les activités avec erreurs ne bénéficient qu’aux élèves déjà bons.

Source : CSEN – Note scientifique “Rédaction et orthographe” (2021)
Éviter l’exposition systématique aux fautes : « Les apprentissages doivent s’appuyer sur des modèles experts. »

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-> On évite donc ce genre de travail au tableau ou sous forme de fiches parce que cela :

-renforce les erreurs visuelles chez les élèves fragiles,

-perturbe la mémorisation des formes correctes,

-nécessite un niveau de maîtrise trop élevé pour les cycles 2 et 3 débutants,

-n’est pas recommandé par les recherches actuelles ni par les instructions officielles (CSEN, Eduscol).

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Alors j’entends d’ici l’affirmation : en faisant ce travail, ça aide pourtant bien les élèves à se relire et à corriger leurs erreurs et en plus ils aiment ça ! Non, justement, la recherche montre tout l’inverse. On pourrait croire que corriger des erreurs aide les élèves à mieux se relire, mais les recherches montrent que ce n’est vrai qu’à partir d’un niveau déjà avancé. En cycle 2 et début cycle 3, exposer les élèves à des formes incorrectes perturbe la mémorisation de la bonne orthographe. Ils retiennent surtout ce qu’ils voient le plus : l’erreur d’orthographe. Et même s’ils aiment cela, même si c’est ludique : une activité qui plaît et qui est ludique n’est pas forcément pédagogique. Ils aiment aussi passer des heures devant les écrans, n’est-ce pas ? Ce n’est pas parce que c’est ludique, sous entendu « motivant », que c’est efficace pour upgrader les compétences d’orthographe. C’est ce qu’ont étudié les chercheurs, justement : on peut leur faire confiance, non ?

La recherche n’est pas contre la correction d’erreurs. Mais elle montre que pour la majorité des élèves, surtout les plus fragiles, lire des erreurs d’orthographe fragilise la mémoire orthographique, ce qui n’est pas le cas au collège et au lycée. Pour apprendre à se relire, il vaut mieux relire ses propres productions, avec un modèle correct en référence. Sinon on prend le risque de renforcer des erreurs au lieu de les corriger.

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L’objectif “apprendre à se relire” ne nécessite pas d’exposer à des erreurs

Je le répète pour que ce soit bien ancré : la recherche n’est pas contre la correction d’erreurs. Mais elle montre que pour la majorité des élèves, surtout les plus fragiles, lire des erreurs d’orthographe fragilise la mémoire orthographique. Pour apprendre à se relire, il vaut mieux relire ses propres productions et avoir un feed-back avec la bonne forme écrite.

On peut apprendre à se relire autrement, avec :

-la dictée négociée

les dictées réflexives

-des écrits courts puis relecture guidée

-la relecture avec codes couleurs

la relecture par items (accords sujet/verbe, accord GN, etc.)

Source : Eduscol, Étude de la langue : privilégier modèles corrects + relecture sur productions réelles.

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Alors, on ne recopie plus au tableau les erreurs d’orthographe trouvées dans les dictées des élèves ?

Là, je vais vous parler du fonctionnement du cerveau. Il existe réellement une différence cognitive majeure entre :

-corriger les erreurs produites par un élève, recopiées au tableau et

-corriger des erreurs fabriquées dans une fiche didactique (surtout imprimée, propre, “pro” et neutre).

Et ce n’est pas seulement pédagogique, c’est neurologique : le cerveau ne traite pas ces deux situations de la même manière, car il anticipe le type d’écrit qu’il lit.

Le cerveau traite différemment un écrit enfantin et un écrit adulte.

Quand un élève sait qu’il regarde un texte produit par un camarade, recopié au tableau, avec une typographie manuscrite, alors le cerveau s’attend à trouver des erreurs. Cela active une stratégie appelée détection anticipée (error expectancy effect). Quand le cerveau s’attend à une erreur, il renforce la vigilance orthographique, il inhibe moins la forme correcte, et l’erreur ne se fixe pas en mémoire orthographique durable. Le cerveau ne traite pas de la même manière une erreur attendue et une erreur inattendue.

Sources : Rapp, B. & Hsieh, M.-J. (2002). “A case-study of acquired dysgraphia: an analysis of error types and distributions.” Cognitive Neuropsychology.

Fayol, M. & Pacton, S. (2006). “L’acquisition de l’orthographe.”
Les élèves “activent des stratégies de surveillance lorsqu’ils savent qu’un texte est susceptible de contenir des erreurs”.

CSEN (Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale), Note 2021, Orthographe et rédaction.
La relecture de productions d’élèves ne présente pas les mêmes risques de contamination orthographique que la lecture d’erreurs dans un support finalisé.

Dans un document imprimé, propre, typographié, l’erreur est “crue”, donc mémorisée. Le cerveau encode très vite les configurations visuelles stables, surtout : en police régulière, alignées, dans un document d’apparence “fiable”. Dans une fiche imprimée par l’enseignant, l’élève ne s’attend PAS à une erreur.

Sources : Dehaene, S. (2011). Les Neurones de la lecture. Le cerveau encode très vite la forme visuelle des mots, surtout en typographie régulière ; il n’analyse pas sémantiquement avant de mémoriser.

Willingham, D. T. (2009). Why Don’t Students Like School?
Les erreurs dans un document perçu comme fiable créent des illusions of learning : le cerveau stocke la forme, même incorrecte.

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Et qu’en est-il de la dictée QCM ?

La dictée QCM est un peu un entre-deux : on expose l’élève à des formes incorrectes, mais il sait dès le début qu’il doit choisir la bonne et que les autres sont des pièges. Donc on atténue un peu l’effet de mémorisation des erreurs, parce que l’élève est dans une posture active de discrimination. L’élève sait qu’il y a une seule réponse correcte. Il est donc dans une dynamique de recherche active. Il ne lit pas les trois formes comme si elles étaient toutes également valides. Ça réduit un peu le risque de mémorisation des fautes, car son cerveau est en mode “détecter l’intrus”. Il y a donc un effet de vigilance : si on présente ça comme “on a repris des erreurs fréquentes d’élèves”, l’élève sait qu’il est face à un exercice de tri. Il n’intègre pas passivement la faute.

Est-ce que c’est totalement sans risque ? Pas totalement. Même si c’est moins risqué que de lire des phrases fausses sans indication, il y a toujours un petit risque que certains élèves retiennent une forme erronée. C’est pourquoi il vaut mieux utiliser ces dictées QCM de façon modérée, et plutôt avec des élèves qui ont déjà une certaine base orthographique.

Sources : Fayol, M. & Jaffré, J.-P. (2008). Orthographier. Paris : PUF.
Ils évoquent la différence entre une faute contextualisée (ex. dans un choix multiple) et une faute isolée. Ils notent que la présence de plusieurs options peut aider à renforcer la vigilance orthographique.

CSEN (Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale), Notes sur l’apprentissage de l’orthographe (2021-2022).
Il est noté que les activités de discrimination (comme les QCM) peuvent être utiles si on les encadre bien, en expliquant aux élèves que certaines propositions sont des erreurs typiques, et en les guidant vers un raisonnement orthographique actif.

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On résume ?  

Pourquoi éviter d’exposer les élèves à des phrases incorrectes en orthographe ?

1) La mémoire visuelle retient… la forme erronée du point de vue orthographique.
Les élèves en difficulté mémorisent plus facilement la mauvaise forme que la bonne.
Brissaud & Cogis ; CSEN, 2021

2) Se relire exige déjà des bases solides.
Repérer une erreur = inhiber la mauvaise forme + activer la bonne.
La plupart des élèves n’ont pas encore cette compétence.
CSEN, 2018 ; Eduscol

3) Lire des fautes fragilise l’orthographe.
Le cerveau encode très vite ce qu’il voit, même si c’est faux.
Dehaene, 2011

4) On apprend à se relire… en relisant ses propres textes.
Avec un modèle correct, des outils de relecture et un étayage progressif.

Donc non : exposer des erreurs ne crée pas de meilleurs correcteurs.  Ça marche seulement en fin de cycle 3, pour des élèves déjà experts. Pour les autres : modèles corrects, écrits courts, relecture guidée, c’est plus sûr, plus efficace, et validé par les recherches.

5) Si on travaille sur les erreurs des productions d’élèves, l’élève se dit : « C’est écrit par un enfant, il y a des risques que ce soit faux.” Donc son cerveau abaisse la confiance visuelle, réduit la mémorisation, réactive les règles, renforce la forme correcte. C’est le cas de la dictée négociée ou des dictées réflexives de Gourdet.

Johnson, M. K., Hashtroudi, S., & Lindsay, D. S. (1993). “Source Monitoring.” Psychological Bulletin.
On mémorise différemment selon la source : une information perçue comme non fiable est moins intégrée en mémoire.

CSEN 2021 — Rédaction et OrthographeLes erreurs issues d’élèves “ne génèrent pas d’effet de contamination comparable aux erreurs proposées comme modèles”.

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Sylvie Hanot, CPC, CAFIPEMF généraliste et LVE

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3 Comments

  • Julie

    16 avril 2026 at 17h18

    Bonjour ! Un grand merci pour cet article très intéressant et très complet !
    Je n’arrive pas à retrouver les notes du CSEN de 2021 su rédaction et orthographe : pourriez-vous me dire les références exactes ? Merci beaucoup !

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  • BOUVET Victorien

    1 décembre 2025 at 19h08

    Article hyper intéressant et pertinent. Ça permet de remettre en perspective sa pratique d’une part et ce n’est pas blâmant d’autre part.
    Merci

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    • supermaitresse

      2 décembre 2025 at 16h23

      Merci beaucoup. 🙂 Effectivement, le but n’est pas de blâmer, on fait parfois des choses en pensant sincèrement que ça va aider. Et puis ça aide certains élèves, d’un certain âge, avec certaines compétences, et pas d’autres plus jeunes, plus fragiles.

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