Apprendre des mots ne suffit pas : il faut apprendre à s’en servir
C’est probablement l’idée essentielle du rapport de l’IGéSR. Un mot n’est véritablement acquis que lorsque l’élève est capable de le réutiliser de manière autonome. La rencontre avec un mot, son explication, sa copie dans un cahier ou même sa mémorisation ne constituent donc pas l’aboutissement de l’apprentissage. Le rapport insiste sur le réinvestissement, présenté comme « l’élément essentiel à la mémorisation du lexique ». Pour être durablement acquis, un mot doit être vu, entendu, lu, écrit et rencontré à plusieurs reprises dans des contextes différents, à différents moments de l’année. (C’est ce que l’on avait appris des conférences de Micheline Cellier).
Cela conduit à une question très simple à se poser lors de la préparation d’une séquence de vocabulaire : « Quand et comment mes élèves vont-ils réutiliser ces mots ? »
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Un constat préoccupant : le réinvestissement s’étiole au fil de la scolarité
Le rapport relève un paradoxe intéressant. C’est principalement à l’école maternelle que la mission a observé des enseignants planifiant explicitement des activités de mémorisation et de réinvestissement. On fait nommer, jouer, raconter, reformuler, mettre en scène… J’avoue que moi-même, je me suis beaucoup inspirée de la Maternelle pour faire mémoriser le lexique par des « jeux » quotidiens. Je vous en parle plus bas.
Or ces pratiques devraient non seulement perdurer mais s’intensifier aux cycles 2 et 3, à mesure que le lexique devient plus précis, plus abstrait et plus disciplinaire. La mission constate au contraire que les activités permettant aux élèves de conserver les mots appris en mémoire et surtout de les réutiliser demeurent insuffisantes. C’est donc un vrai point de vigilance pour l’élémentaire : ne pas considérer qu’à partir du moment où les élèves savent lire et écrire, rencontrer et définir un mot suffit à l’apprendre.
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Le vocabulaire doit se manipuler
Le rapport valorise très fortement les situations dans lesquelles les élèves sont actifs face aux mots : collecter, déplacer, comparer, trier, classer, rapprocher, opposer, reformuler… L’objectif est de construire progressivement des réseaux lexicaux. Un mot n’est pas stocké isolément, il gagne à être relié à d’autres par :
- le champ lexical
- les familles morphologiques et familles de mots
- la synonymie et l’antonymie
- les différents sens d’un mot
- les expressions et locutions
Cette manipulation développe ce que le rapport appelle une « conscience lexicale active » : elle permet aux élèves de préciser progressivement leur pensée et de passer d’un mot générique à un terme plus précis. Ainsi, plutôt que de simplement apprendre content, on pourra faire comparer content, satisfait, ravi, enchanté, enthousiaste, les classer selon leur intensité, chercher leurs contraires, les employer dans des phrases, déterminer dans quelles situations chacun convient, puis les retrouver ultérieurement dans des textes.


En constellation, Annicka : son cahier lexique et ses réseaux de mots organisés.
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Programmer le lexique à l’échelle du cycle
Le rapport pointe enfin un enseignement encore trop souvent opportuniste : on explique les mots rencontrés dans un texte ou une leçon, sans véritable programmation. L’IGÉSR recommande au contraire des programmations de cycle reposant sur des choix raisonnés : fréquence des mots, utilité disciplinaire et abstraction croissante. Des entrées thématiques communes peuvent constituer un socle partagé par l’équipe.
Cela ne signifie évidemment pas prévoir tous les mots que les élèves rencontreront. Il s’agit plutôt de distinguer le vocabulaire rencontré, que l’on explicite ponctuellement, du vocabulaire que l’on décide réellement d’enseigner, et donc que l’on fera manipuler, mémoriser et réemployer. Si cela peut vous aider à élaborer vos programmations de cycle … Je pense que j’aurai du pain sur la planche avec mes résidences pédagogiques cette année !
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Organiser les mots plutôt que les accumuler
Autre recommandation forte : éviter les collections de mots sans organisation. Les corpus doivent être raisonnés et organisés en réseaux sémantiques et morphologiques. Le rapport recommande de travailler non seulement les noms, mais également les verbes, adjectifs et adverbes, en tenant compte de la fréquence des mots. Il préconise également une progression vers les mots abstraits et, particulièrement au cycle 3, vers le vocabulaire disciplinaire. Un corpus autour du jardin, par exemple, peut progressivement réunir jardin, fleur, légume, cultiver, planter, jardinier, jardinage, désherbage, taille-haie, espace vert… et permettre d’observer à la fois les liens de sens et la construction des mots. Le rapport recommande d’ailleurs explicitement de ne pas limiter les réseaux aux mots simples, particulièrement aux cycles 2 et 3.

En constellation, Sophie Fabbri : échanges à l’oral sur les monstres mythologiques rencontrés (champ lexical catégorisé)
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Réemployer : faire parler pour apprendre les mots
Le réemploi commence naturellement par l’oral. Et le rapport fournit plusieurs exemples très simples observés dans les classes. En maternelle notamment : scénarios dans les espaces de jeu, narration, dictée à l’adulte, jeux de commandes… La mission décrit également des élèves qui présentent oralement une recette à leurs camarades. La prestation peut être filmée ou enregistrée, puis écoutée et analysée avant une nouvelle présentation.
Le principe est parfaitement transférable aux cycles 2 et 3 : raconter en imposant quelques mots appris, décrire une photographie avec un corpus donné, expliquer une expérience scientifique en réutilisant le vocabulaire étudié, présenter un personnage, reformuler une leçon, débattre en mobilisant certains termes, raconter un épisode lu…
Une activité très simple peut consister à donner 3 ou 4 mots à placer obligatoirement dans une production orale. Le vocabulaire devient alors un outil pour parler et non une liste à connaître. Cela s’appelle le « défi mots » et je fais une dédicace à celui qui m’a fait placer tricératops dans une réunion de directeurs !
Les jeux sont utiles… à condition de dépasser la simple reconnaissance
Le rapport cite de nombreuses pratiques intéressantes : jeu de Kim, tri d’images, loto, dominos, jeu de paires, memory, jeux de commandes… Mais il formule une réserve importante, que je retiens particulièrement, ayant moi-même pratiqué tous ces jeux : certains jeux peuvent se réduire à reconnaître ou nommer une image. Ils contribuent alors à la mémorisation, mais beaucoup moins à l’appropriation du mot.
On peut facilement les enrichir. Dans un Memory, au lieu de retourner une carte et simplement dire un renard, demander : « Fais une phrase avec renard », « Donne un mot dde la même famille », « Trouve un adjectif pour le décrire », « Dans quelle catégorie le placerais-tu ? », « Utilise-le pour raconter quelque chose ». Cela me conforte également pour les mots appris en anglais dans mes méthodes : dans les jeux de Memory, j’intègre toujours le mot dans une phrase dans la 2e partie du jeu. Le jeu devient réellement lexical lorsqu’il oblige à manipuler la langue.
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Réemployer : et surtout, faire écrire !
Aux cycles 2 et 3, le passage par l’écrit devient déterminant. Les programmes cités dans le rapport vont d’ailleurs jusqu’à insister, au cycle 3, sur le réemploi « à l’oral et surtout à l’écrit ». Les occasions peuvent être très courtes : produire une phrase avec deux mots du corpus, enrichir une phrase pauvre, remplacer un terme générique par un terme plus précis, écrire une description, compléter un portrait, rédiger quelques lignes à partir de mots imposés, reprendre les mots d’une séance de sciences dans une synthèse…


En constellation, Sophie Fabbri : préparation d’une grille de réussite/de relecture et production d’écrit, sur les monstres mythologiques rencontrés en littérature.
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On peut également faire revenir intentionnellement un corpus appris plusieurs semaines auparavant. C’est justement cette remise en circulation espacée des mots qui participe à leur mémorisation.

Exemple créé par moi (not IA) pour une de mes constellations en CM : suite à une visite de moulin à huile pour la semaine du goût et après des jeux de devinettes à l’oral, un jeu de l’oie à l’oral, une présentation orale en arts plastiques de sa création de bouteille d’huile et la rédaction d’un compte-rendu de visite écrit, l’enseignante s’aperçoit en avril que les élèves ont un peu oublié les mots rencontrés, notamment ceux en gras, qui ont un usage transversal. Nous décidons donc de proposer une réactivation à l’oral, cahier lexique à l’appui, puis sans support à l’écrit. Comme les élèves avaient travaillé sur la carte postale récemment, hop, on en a profité et j’ai construit cette petite consigne. Chaque mot réutilisé rapporte 1 points et ceux en gras 2 points. Bien entendu, les phrases devaient avoir du sens, sans accumulation. Tout ceci a été défini à l’oral avec les élèves, exemples à la clé (ils sont très forts aussi pour donner des contre exemples ! ). Voir mes activités de Speed-writing ici : CLIC
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À terme, le rapport considère même que l’élève doit apprendre à interroger ses propres choix lexicaux lorsqu’il révise un texte : « Est-ce le mot le plus précis ? Puis-je utiliser un mot appris précédemment ? ».
Réflexion personnelle : sur papier, j’ai réfléchi à un marque-page que les élèves pourraient utiliser toute l’année ou à une grille que els élèves pourraient coller en 1e page de leur cahier du jour ou d’écrivain, jusqu’à ce que cela devienne un automatisme. Ce n’est pas dans le rapport, c’est juste que cela m’a donné une idée.

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Image générée par l’IA à partir de mon magnifique brouillon qui vient tout droit de ma tête. Mais ça m’a fait gagner du temps pour faire quelque chose de joli.
Je trouve intéressant de garder la même grille toute l’année. Au départ, l’enseignant peut conduire la relecture collectivement en ne travaillant qu’un ou deux critères : « Aujourd’hui, cherchez un mot qui n’est pas assez précis comme dire ou faire ou content », puis « Cherchez un mot de notre cahier lexical que vous pourriez réemployer de manière plus précise ». Puis, progressivement, les élèves prennent en charge l’ensemble de la grille. Et je mettrais vraiment le critère 2 au cœur du dispositif : il crée le lien qui manque souvent entre la séance de vocabulaire et la production écrite. Le cahier lexical n’est alors plus un lieu où l’on conserve les mots : il devient une ressource dans laquelle on va chercher des mots pour écrire. C’est très cohérent avec l’accent mis par le rapport sur le réemploi et la capitalisation du lexique.
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Le vocabulaire spécifique : en sciences, en histoire, en mathématiques…
Le rapport défend un double mouvement particulièrement intéressant. Il faut conserver des séances explicitement consacrées au vocabulaire, régulières et structurées. Mais le lexique doit simultanément être enseigné et réinvesti dans toutes les disciplines : lecture, écriture, sciences, histoire-géographie, mathématiques, EPS… Au cycle 3 notamment, le vocabulaire disciplinaire devient un enjeu majeur. Comprendre produit, milieu, sommet, révolution, source ou échelle suppose parfois de distinguer leur sens courant de leur sens disciplinaire.
Le vocabulaire n’est donc pas une séance isolée du mardi après-midi : c’est un enseignement spécifique qui irrigue toute la semaine. C’est exactement le double mouvement préconisé par l’IGÉSR. Réflexion personnelle : là où je me questionne, c’est que dans une semaine, il y a du vocabulaire spécifique dans toutes les matières : comment cibler les mots à travailler ? Je pense que c’est précisément là qu’il faut éviter un malentendu : irriguer toutes les disciplines ne signifie pas enseigner explicitement tous les mots rencontrés. Le rapport invite plutôt à effectuer un choix raisonné des mots à faire réellement entrer dans le lexique actif des élèves. Il recommande notamment de s’appuyer sur leur fréquence, leur utilité disciplinaire et une progression vers une abstraction croissante. Par exemple, lors d’une séquence d’Histoire sur le Moyen Âge, les élèves peuvent rencontrer seigneur, vassal, fief, suzerain, redevance, serf, rempart, donjon, douves, féodalité… Je suppose qu’un mot travaillé en histoire peut rejoindre le cahier lexical, être repris dans une phrase lors d’un rituel de français, réutilisé dans une réponse écrite en histoire puis rappelé quelques semaines plus tard. Le rapport recommande précisément de mieux articuler séances spécifiques de vocabulaire et enseignements disciplinaires, plutôt que de juxtaposer les apprentissages. Tous les mots rencontrés méritent d’être expliqués lorsqu’ils font obstacle à la compréhension, tous ne méritent pas d’être enseignés. Enseigner le lexique suppose de choisir les mots que l’on veut faire passer du vocabulaire rencontré au vocabulaire disponible, c’est-à-dire à des mots que l’élève pourra réellement réemployer.
Réflexion personnelle : cette grille n’est pas dans le rapport de l’IGéSR. Sur papier, j’ai réfléchi à une grille pour m’aider à choisir ce que je ferais des mots nouveaux rencontrés avec mes élèves. Quelles questions est-ce que je me poserais ? Et j’ai donné ces questions à l’IA pour me faire une jolie présentation et me faire gagner du temps. ça m’en laisse pour réfléchir !

Image générée par l’IA pour illustrer mon article, à partir de mes questions réfléchies par moi-même !
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En résumé : rencontrer -> structurer -> mémoriser -> réemployer
S’il fallait ramener les 96 pages du rapport à une logique de classe, ce serait finalement celle-ci, pour moi :
1. RENCONTRER les mots en contexte : textes, albums, situations vécues, échanges oraux et différentes disciplines.
2. COMPRENDRE ET STRUCTURER : expliciter le sens, reformuler, comparer, trier, catégoriser et mettre les mots en réseau (familles, synonymes, antonymes, polysémie, constructions syntaxiques…).
3. MÉMORISER ET RÉACTIVER : revoir les mots à plusieurs reprises, à quelques jours puis quelques semaines d’intervalle, grâce à des jeux, des rappels, des classements, des devinettes, des activités de rappel sans support… Le rapport insiste sur la nécessité de rencontres répétées et espacées avec les mots.
4. RÉEMPLOYER : utiliser les mots appris dans de nouvelles situations, à l’oral et à l’écrit : raconter, expliquer, décrire, argumenter, produire une phrase ou un écrit court, rédiger une synthèse disciplinaire, améliorer un texte… Le réemploi permet à la fois de consolider la mémorisation et de faire progressivement passer le mot du lexique compris au lexique disponible.
La différence est donc surtout dans l’activité demandée à l’élève. Mémoriser/réactiver -> « Retrouve le mot que nous avions appris. Que signifie-t-il ? Avec quels mots était-il associé ? » Réemployer -> « Maintenant, utilise ce mot toi-même pour expliquer, raconter ou écrire quelque chose. »
Mais, ce n’est pas forcément une succession parfaitement linéaire. On récapitule ?

C’est sans doute là le message le plus directement opérationnel du rapport : enseigner le vocabulaire, ce n’est pas faire apprendre davantage de mots, c’est organiser les conditions pour que les élèves puissent les retrouver et les mobiliser lorsqu’ils en ont besoin. L’IGÉSR appelle ainsi à passer d’un enseignement encore souvent diffus à un enseignement explicite, continu, structuré et transversal.
J’espère que cette synthèse aura pu vous aider. A votre service ! Signé : la CPC
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Sylvie Hanot, CPC, Cafipemf généraliste et LVE
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