Pour faire suite à mon article sur le Flipbook de grammaire, je rédige un nouvel article pour expliquer pourquoi, (en plus du Guide bleu de Grammaire qui suit cet ordre), on commence par chercher le groupe sujet puis le groupe verbal et non l’inverse. Je rappelle quand même qu’on cherche en tout premier le verbe conjugué. Mes élèves sont habitués à partir du groupe sujet et ce, grâce à la phrase à 2 pattes, qui les a considérablement aidés à rédiger des phrases plus correctes.

Combien d’élèves ne savent toujours pas écrire des phrases correctes ? Leurs productions montrent qu’ils ont des idées, mais qu’ils ne maîtrisent pas encore la structure fondamentale de la phrase, même parfois au CM2. C’est précisément pour répondre à cette difficulté qu’est née la phrase à deux pattes, un modèle imaginé par Roxane Gagnon et Claudie Péret, puis largement diffusé dans les formations d’enseignants, notamment grâce aux travaux de Patrice Gourdet.
Son succès vient de sa simplicité. Comme un bonhomme ou un oiseau, une phrase ne peut tenir debout que si elle possède deux pattes. Si une patte manque, elle tombe. Les élèves comprennent immédiatement cette image concrète.

La première patte répond à la question : « De qui ou de quoi parle-t-on ? » C’est le groupe sujet.
La deuxième patte répond à la question : « Qu’en dit-on ? » C’est le groupe verbal, organisé autour du verbe conjugué.
Cette représentation est beaucoup plus parlante que des définitions grammaticales abstraites. L’enfant ne cherche plus d’abord un sujet ou un verbe : il cherche à construire une phrase qui « tient debout ».
À l’origine, cette seconde patte était appelée le prédicat. Ce terme avait l’avantage d’être très cohérent : il désignait la fonction syntaxique de tout ce que l’on dit du sujet. Depuis la terminologie officielle française, le mot prédicat a disparu des programmes de l’école primaire au profit de groupe verbal. Beaucoup de formateurs regrettent ce choix, car il oblige à mélanger une fonction (le sujet) et une nature de groupe (le groupe verbal), alors que le couple sujet / prédicat était parfaitement homogène sur le plan linguistique. Patrice Gourdet rappelle d’ailleurs cette difficulté terminologique tout en proposant de conserver la démarche pédagogique de la phrase à deux pattes.
Pour les élèves, cette évolution ne change finalement pas l’essentiel. La première patte reste ce dont on parle. La seconde reste ce qu’on en dit.
L’intérêt de cette approche est qu’elle part du sens avant de partir de la grammaire. Les deux questions sont accessibles dès le CP :
-De qui ou de quoi parle-t-on ?
-Qu’en dit-on ?
Lorsque les élèves répondent à ces deux questions, ils construisent naturellement une phrase correcte. Prenons un exemple.
Le petit chien | court dans le jardin.
L’enfant identifie facilement les deux pattes. Il comprend aussi que l’on peut ajouter beaucoup de mots sans modifier l’équilibre de la phrase.
Le petit chien noir de mon voisin | court très vite dans le grand jardin.
Les deux pattes ont grossi, mais il y en a toujours seulement deux.

Dès le CP, et même au CE1, tous les jours, les élèves s’entraînent en rituel à écrire des phrases à 2 pattes, des phrases correctes. Ils écrivent au feutre d’ardoise sur la trame mise dans une pochette plastique et après, ils recopient au propre dans leur cahier.
Cette représentation aide également à comprendre pourquoi certaines productions ne sont pas des phrases.
« Le petit chien. » : il manque ce qu’on en dit.
« Court dans le jardin. » : on ne sait pas de qui on parle.
La phrase ne tient plus debout.
Cette image devient rapidement un outil d’autocorrection. Avant de rendre leur production, les élèves peuvent simplement se demander :
Est-ce que ma phrase a bien ses deux pattes ?
Ils deviennent progressivement capables de repérer eux-mêmes les phrases incomplètes.
Autre avantage : cette démarche prépare très naturellement les apprentissages grammaticaux futurs. La première patte permettra ensuite d’étudier le groupe sujet, son noyau, les expansions du nom ou les pronoms. La deuxième patte conduira au repérage du verbe conjugué, puis des compléments essentiels et des attributs.
Les accords prennent alors du sens : le sujet et le verbe conjugué ne sont plus deux notions isolées, mais deux éléments qui fonctionnent ensemble.
Patrice Gourdet propose d’ailleurs de nombreuses manipulations très efficaces : découper les deux pattes sur des bandelettes, recomposer de nouvelles phrases en mélangeant les deux groupes, puis faire inventer un contexte qui rende ces phrases plausibles. Les élèves découvrent ainsi que la phrase peut être grammaticalement correcte tout en étant absurde, ce qui les oblige à réfléchir aussi au sens.
La phrase à deux pattes devient alors un véritable pont entre production d’écrits et étude de la langue. On n’étudie plus le sujet et le verbe pour réussir un exercice de grammaire : on les étudie pour mieux écrire.
Enfin, lorsque cette structure est solidement installée, il suffit d’ajouter une patte supplémentaire (on a dit que c’était une canne pour aider à marcher) : le complément de phrase. Celui-ci peut être déplacé ou supprimé sans que la phrase perde son équilibre. Les élèves comprennent ainsi très tôt qu’il existe des éléments indispensables… et d’autres facultatifs.

Tout le dossier avec l’affichage et les trames pour écrire :
c
v
Au fond, la force de cette démarche réside dans son extrême simplicité. Elle donne aux élèves une représentation mentale stable de la phrase, utilisable du CP jusqu’au CM2 (tiens, voilà une bonne idée d’harmonisation des pratiques au sein d’une école!). Derrière une image presque enfantine se cache en réalité une solide réflexion linguistique : une phrase sert toujours à parler de quelque chose… et à dire quelque chose à son sujet. C’est probablement cette évidence, rendue enfin visible, qui explique le succès grandissant de la phrase à deux pattes dans les classes.
Sylvie Hanot, Conseillère pédagogique
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